Se débrouiller sans moyens : Comment Tia Upshaw a transformé ses derniers 50 $ en richesse générationnelle

 
 

En 2013, Tia Upshaw a consulté le solde de son compte bancaire et n’y a vu que 50 $. C’étaient ses derniers 50 $.

À l’époque, elle était une jeune mère monoparentale de trois enfants, avec une condamnation antérieure et sans perspectives d’emploi claires. Elle s’est alors retrouvée devant un choix qui lui semblait d’une dureté extrême : conserver ce qu’il restait de son chèque d’aide gouvernementale pour subvenir aux besoins de sa famille ou l’utiliser immédiatement pour acheter des produits de nettoyage et lancer une entreprise. Elle a choisi de prendre le risque. Cette décision allait changer le cours de sa vie et l’avenir de sa famille.

L’étude du Carrefour du savoir pour l’entrepreneuriat des communautés noires (CSEN), Les femmes entrepreneures noires dans le Canada atlantique : leurs parcours, défis et expériences, révèle que la majorité des femmes entrepreneures noires de la région s’appuient sur leur épargne personnelle ou sur des cartes de crédit pour démarrer leur entreprise, avec un accès limité au financement institutionnel.

Cependant, pour Mme Upshaw, il n’y avait ni épargne, ni marge de crédit, ni plan de repli. « Je me souviens d’un jour où j’étais à un événement et où l’on parlait de démarrage par autofinancement », a-t-elle raconté. « Mais que fait-on quand on n’a même pas de bottes? Les gens utilisent ces métaphores, et moi je me dis qu’il faut faire attention, parce que certaines personnes n’ont même pas de bottes à enfiler pour dire qu’elles se sont “lancées”. »

La décision de Mme Upshaw de créer son entreprise est devenue la bouée de sauvetage de sa famille, mais elle s’est accompagnée d’un coût personnel élevé. Elle parle ouvertement de la culpabilité qu’elle porte depuis ces premières années marquées par la survie quotidienne et l’éducation de ses enfants.

« Mes deux aînés n’ont pas eu la version de maman qu’ils auraient dû avoir », a-t-elle confié. « J’ai fait de mon mieux avec ce que j’avais. »

Pendant qu’elle s’efforçait de maintenir l’entreprise et la famille à flot, ses filles aînées ont dû grandir trop vite. L’une s’occupait d’aller chercher les enfants à l’école, tandis qu’une autre veillait à ce que la plus jeune mange et se couche à l’heure. Le soir, Mme Upshaw livrait des journaux, sa benjamine endormie sur la banquette arrière de la voiture.

La pression de ces années ne s’est jamais complètement dissipée. « C’était très stressant », a-t-elle dit. « Il y a aussi beaucoup de culpabilité liée au fait d’essayer de tout concilier comme mère monoparentale. Ce n’est pas seulement le fait d’être mère monoparentale, ce sont les répercussions sur vos enfants, avec lesquelles je compose encore aujourd’hui. »

Cette culpabilité est toutefois devenue un puissant moteur.

Aujourd’hui, Mme Upshaw est bien loin de l’instabilité de ses débuts. Elle a lancé plusieurs entreprises et élargi son rayonnement grâce à sa firme de consultation, Femme Noir, ainsi qu’à sa présence médiatique croissante. Elle anime l’émission Tuesdays with Tia à CTV Morning Live Atlantic, où elle partage des stratégies concrètes en matière d’entrepreneuriat, de résilience et de leadership.

Son image remet en question les attentes étroites quant à ce à quoi devrait ressembler une dirigeante d’entreprise. « Je veux que d’autres femmes, des femmes noires, voient qu’il est possible d’être authentiquement soi-même et de réussir quand même », a-t-elle affirmé.

Le travail de Mme Upshaw lui a valu une reconnaissance considérable. Au cours des dernières années, elle a reçu plus de 30 distinctions, dont le prix JA Business Hall of Fame – Legacy in the Making en 2025, une reconnaissance parmi les 50 chefs de direction les plus influents du Canada atlantique en 2025, ainsi que le CBC Black Changemaker Award en 2024.

Malgré ce succès, Mme Upshaw demeure pleinement consciente que de nombreuses femmes noires du Canada atlantique se trouvent encore dans la situation qu’elle a connue : prêtes à tenter leur chance, mais sans soutien accessible.

« Il y avait des organismes qui travaillaient avec des femmes, et ils ne me répondaient même pas », a-t-elle raconté. « Puis il y avait des organismes qui travaillaient avec des entreprises noires, et ils ne me répondaient pas non plus. J’étais coincée entre les deux. »

Cette expérience l’a menée à fonder Canadian Blk Women in Excellence (BWIE) en 2020. Elle a investi 200 000 $ de ses propres fonds dans l’organisation avant que celle-ci n’obtienne un financement fédéral en 2023. Aujourd’hui, BWIE demeure le seul organisme à l’est de Montréal dont le mandat principal est de soutenir les femmes entrepreneures noires.

« Cinq ans plus tard, je suis encore la seule », a-t-elle dit. « D’autres mènent des initiatives, mais ils n’ont pas ce mandat central. »

L’étude du CSEN souligne que l’entrepreneuriat est souvent perçu par les femmes noires comme une voie vers la richesse générationnelle et un moyen de guérir des effets de l’exclusion systémique. Pour Mme Upshaw, il est aussi devenu une forme de rédemption.

En 2021, son entreprise de nettoyage générait plus d’un million de dollars en revenus et employait 13 personnes. En 2023, dix ans après avoir investi ses derniers 50 $ pour lancer l’entreprise, Mme Upshaw en a transféré la propriété à sa fille aînée.

« C’était mon premier pas vers la richesse générationnelle », a-t-elle conclu.

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