Du jollof à Loblaws : des chercheurs affirment que la croissance ne se résume pas au secteur d’activité
Les entrepreneurs noirs du Canada atlantique sont souvent concentrés dans des secteurs comme l’alimentation, les soins capillaires et le commerce de détail. Les raisons de cette situation font l’objet de nombreux débats. Certains observateurs l’expliquent par la taille des marchés, tandis que d’autres soulignent un accès limité aux secteurs à fort potentiel de croissance. Les chercheurs et chercheuses du pôle atlantique du Carrefour du savoir pour l’entrepreneuriat des communautés noires (CSEN) estiment toutefois que la réalité est plus complexe et qu’elle révèle des facteurs plus profonds qui influencent la croissance des entreprises.
Pourquoi les entrepreneurs noirs n’investissent-ils pas les secteurs à fort potentiel de croissance?
Pour de nombreux entrepreneurs et entrepreneures, l’obstacle n’est pas le manque d’ambition, mais plutôt le manque de soutien. Les chercheurs et chercheuses du pôle atlantique du CSEN soulignent que plusieurs défis systémiques limitent l’accès des entrepreneurs noirs aux secteurs des technologies, de la fabrication et de la production avancée. Les personnes qui souhaiteraient se lancer dans ces domaines se tournent souvent vers des options plus accessibles en raison des coûts élevés de démarrage.
La récente étude du CSEN intitulée Examen des facteurs influençant le choix de l'entreprise par les entrepreneurs noirs au Canada atlantique appuie ce constat. Elle indique qu’un accès limité au financement, des perceptions racialisées de la crédibilité et des réseaux de mentorat restreints rendent les secteurs à fort potentiel de croissance moins accessibles. L’étude observe également que les entrepreneurs évitent souvent les secteurs exigeant des investissements initiaux importants parce que les parcours permettant d’y accéder demeurent peu clairs ou insuffisamment soutenus.
Les compétences et l’expérience professionnelle jouent également un rôle important.
« Lorsqu’il est question d’intégrer les secteurs technologiques, il faut souvent posséder les compétences nécessaires pour évoluer dans ces domaines », explique le Dr Harvi Millar, responsable du pôle atlantique du CSEN et professeur de gestion des opérations à l’Université Saint Mary’s.
Selon lui, les entrepreneurs peuvent avoir la vision nécessaire, mais ne disposent pas toujours de l’expertise technique requise pour concrétiser leurs projets. Les réseaux deviennent donc essentiels pour ouvrir des portes vers les secteurs émergents.
Les difficultés associées à la navigation dans les réseaux et les systèmes de soutien ont également contribué à la création d’initiatives comme la Carte de l’Écosystème de l’Entrepreneuriat Noir (CEEN), qui vise à faciliter l’accès aux programmes, aux organismes et aux occasions offertes partout au pays.
Pour le Dr Millar, la question n’est pas celle de l’intérêt, mais bien celle de l’accès.
« Les gens évitent généralement les secteurs où ils n’ont pas le sentiment d’appartenir. Nos recherches l’ont confirmé. Si l’on voit peu de personnes noires dans le secteur technologique, il est moins probable qu’on envisage d’y créer une entreprise. »
Certaines personnes interrogées dans le cadre de l’étude ont indiqué que leur crédibilité était fréquemment remise en question. L’une d’elles a expliqué que des clients supposaient régulièrement qu’elle n’était pas propriétaire de son entreprise. D’autres ont affirmé se sentir exclues de façon systémique de certains secteurs ou éprouver des difficultés à intégrer des associations ou des réseaux d’affaires locaux qu’elles jugeaient peu inclusifs.
Ces obstacles structurels contribuent à expliquer la faible présence des entrepreneurs noirs dans les secteurs à fort potentiel de croissance. Ils révèlent également une réalité plus large : ces mêmes obstacles limitent la croissance dans les secteurs où les entrepreneurs noirs sont déjà fortement représentés.
Transformer des produits culturels en biens de consommation à grande échelle
Bien que les produits et services culturels soient souvent associés à des secteurs à faible croissance, les chercheurs estiment qu’ils offrent un potentiel important lorsqu’ils sont développés selon des modèles plus facilement reproductibles et extensibles.
Shakara Russell Joseph, chercheuse au sein du pôle atlantique du CSEN et professeure à l’Université Dalhousie, souligne que les cuisines domestiques constituent souvent une solution abordable pour démarrer une entreprise, mais qu’elles limitent également la capacité d’augmenter la production.
« Nous proposons parfois un repas complet comme produit », explique-t-elle.
Selon elle, une plus grande spécialisation pourrait favoriser la croissance.
« Il faut peut-être déterminer quels plats présentent le meilleur potentiel commercial et peuvent être développés à plus grande échelle. Si c’est le riz jollof, alors il faut trouver la façon la plus rentable de le produire. »
Le Dr Millar partage ce point de vue et souligne l’intérêt croissant des consommateurs pour les aliments issus de diverses cultures.
« J’aimerais pouvoir entrer dans un magasin Sobeys et acheter un sachet de riz jollof prêt à réchauffer, tout comme nous achetons aujourd’hui du riz mexicain ou du riz au brocoli », affirme-t-il.
Il rappelle que plusieurs produits alimentaires culturels ont déjà réussi à intégrer les grandes chaînes d’alimentation et pourraient suivre une trajectoire semblable à celle des pâtés jamaïcains, aujourd’hui distribués partout au pays.
La même logique s’applique aux secteurs de la beauté et des soins capillaires. Mme Joseph cite notamment les innovations liées à la fabrication de cheveux synthétiques à partir de fibres de noix de coco et de banane.
« La question est de savoir comment aider les entreprises à passer du statut de détaillant à celui de fabricant », explique-t-elle. « C’est cette transition qui permet d’accéder à de nouveaux marchés et à des volumes de production beaucoup plus importants. »
Le Canada atlantique comme laboratoire d’innovation
Les chercheurs soutiennent que le contexte du Canada atlantique offre des avantages particuliers pour tester et développer des modèles d’affaires évolutifs.
Mme Joseph décrit la région comme un milieu de taille modeste, fortement interconnecté et capable de réagir rapidement.
« Parce que nous sommes une région relativement petite et bien connectée, nous pouvons mettre des initiatives à l’essai très rapidement. »
Elle souligne que plusieurs grandes entreprises utilisent déjà le Canada atlantique comme marché d’essai.
« Avant de lancer un nouveau produit à grande échelle, certaines entreprises le testent d’abord dans de petites collectivités de la Nouvelle-Écosse. Si le produit fonctionne là, il a de bonnes chances de réussir ailleurs. »
Grâce à sa diversité culturelle et à sa taille relativement compacte, la région permet également de recueillir rapidement des données auprès de consommateurs noirs et non noirs.
Malgré ces avantages, les chercheurs estiment que la croissance du milieu entrepreneurial nécessitera des changements plus importants.
Le Dr Millar encourage notamment les entrepreneurs à explorer des approches collectives, comme les achats regroupés, les installations de production partagées et les initiatives de commercialisation conjointes.
« Si plusieurs entreprises utilisent des ressources semblables, elles peuvent réduire leurs coûts. Les économies réalisées peuvent ensuite être réinvesties pour soutenir leur croissance. »
Il plaide également en faveur de la création d’une association régionale d’entreprises noires.
« Nous avons besoin d’une structure conçue, dirigée et administrée par et pour les communautés noires », affirme-t-il.
Il imagine un organisme capable de coordonner le mentorat, la formation entrepreneuriale, le perfectionnement professionnel et les partenariats dans l’ensemble de la région.
Selon le Dr Millar et Mme Joseph, plusieurs caractéristiques propres au milieu entrepreneurial du Canada atlantique, notamment les interactions démographiques, les réseaux culturels et l’importance historique des communautés noires canadiennes, peuvent éclairer l’élaboration des politiques publiques et des programmes à l’échelle nationale.
Mme Joseph estime également que les efforts déployés doivent s’accompagner d’un engagement politique à long terme.
« Lorsqu’un programme est financé selon un cycle de quatre ans, il reste souvent seulement deux années de travail effectif une fois les activités de démarrage et les exigences administratives prises en compte », explique-t-elle. « Il faut une stratégie sur dix ans assortie d’un financement stable. »
Le Dr Millar ajoute que le Canada atlantique compte une communauté afro-néo-écossaise établie depuis plusieurs générations, dont les efforts de mobilisation ont déjà contribué à faire évoluer les politiques publiques dans des domaines comme l’éducation et la fonction publique.
Selon lui, cet héritage pourrait également favoriser l’adoption de politiques de soutien à l’entrepreneuriat.
« Il peut être plus facile d’obtenir des changements de politiques publiques parce que les Afro-Néo-Écossais ont une longue histoire dans la région. Ils font partie des communautés fondatrices aux côtés des Acadiens, des Écossais et des peuples autochtones qui occupaient déjà ce territoire. »
À travers leurs recherches, le Dr Millar et Mme Joseph observent une tendance constante : la croissance d’une entreprise dépend autant de son environnement que de son secteur d’activité. Qu’il s’agisse de produire du riz jollof, des fibres synthétiques pour les cheveux ou des services technologiques, les entrepreneurs ont besoin de réseaux solides, d’un meilleur accès au capital, de parcours clairement définis et de politiques publiques coordonnées.
Comme le résume Mme Joseph :
« On ne peut pas encourager les gens à se tourner vers des secteurs à fort potentiel de croissance si aucun parcours ne leur permet d’y accéder. Ils peuvent faire tout ce qu’il faut de leur côté, mais lorsqu’ils arrivent à la porte, celle-ci demeure fermée. »