La Dre Muna Osman explique pourquoi l’entrepreneuriat ne se limite jamais aux affaires
La Dre. Muna Osman
Une question sur la recherche au Carrefour du savoir pour l’entrepreneuriat des communautés noires (CSEN) peut partir dans presque toutes les directions. Comment devrions-nous mesurer ceci? Qui devrait être inclus? Est-ce la bonne méthodologie? Au cours des dernières années, bon nombre de ces discussions ont fini par mener à la Dre Muna Osman.
Muna est chercheuse quantitative de formation et possède une expertise en psychologie et en recherche interculturelle. Elle s’est jointe au CSEN alors que l’équipe élaborait l’Étude quantitative nationale sur les entrepreneurs noirs, forte d’une expérience acquise dans le cadre de plus d’une douzaine d’études nationales. Ce qui semblait d’abord être un projet de recherche assez familier s’est rapidement transformé en une démarche beaucoup plus collaborative.
Des chercheurs, des entrepreneurs noirs, des chefs d’entreprise et des partenaires communautaires ont contribué à orienter l’étude. Même le recrutement reposait sur les relations. Pour joindre des entrepreneurs partout au pays, il fallait avoir des conversations, obtenir des présentations, répondre aux questions sur l’utilisation qui serait faite des renseignements recueillis et donner aux gens des raisons de faire confiance au processus.
Cette façon de travailler avait du sens pour Muna pour des raisons qui allaient bien au-delà de la méthodologie. Issue d’une famille somalienne, elle raconte avoir grandi dans une forte tradition orale, où l’on accordait beaucoup de respect aux aînés et aux autres personnes qui détiennent des connaissances au sein de la communauté. Le milieu universitaire lui a fait découvrir une autre façon de déterminer quels savoirs étaient reconnus.
« Il y avait très peu de place pour considérer les membres de la communauté comme des personnes détenant des connaissances et des perspectives qui n’étaient pas nécessairement prises en compte dans les théories existantes », explique-t-elle.
Plutôt que de choisir entre ces deux mondes, Muna a appris à travailler dans les deux. Au cours de sa formation doctorale en psychologie, puis dans ses travaux de recherche, elle s’est de plus en plus intéressée à ce que la recherche formelle pouvait saisir, à ce qu’elle risquait de laisser de côté et à l’utilité qu’elle avait pour les communautés qui y participaient.
Elle se souvient de membres de la communauté qui remettaient en question des travaux de recherche qui semblaient éloignés de leurs propres préoccupations ou qui produisaient des résultats auxquels ils avaient difficilement accès.
« Ma première responsabilité était envers les communautés auxquelles je suis liée », affirme Muna. « Si la recherche et le travail que nous faisions n’avaient pas d’incidence concrète sur leur vie, cela amenait à se demander à quoi servaient réellement tous ces efforts. »
Au CSEN, ces questions ont fini par faire partie intégrante du travail. L’Étude quantitative nationale a été conçue conjointement avec des entrepreneurs noirs, des leaders communautaires, des chercheurs et d’autres partenaires. Plus de 100 intervenants noirs ont contribué à différentes étapes de son élaboration.
« Pour moi, faire de la recherche, c’est poser des questions qui ont une incidence sur la vie des gens et auxquelles ils accordent de l’importance. C’est aussi utiliser une méthodologie qui respecte leurs connaissances et leurs perspectives et qui place leurs expériences au cœur de notre démarche lorsque nous cherchons à répondre à des questions qui les concernent », explique Muna.
L’étude qui en a découlé a dressé un portrait national de l’entrepreneuriat noir, mais elle a aussi permis de mettre des chiffres sur des réalités que les entrepreneurs et les organismes communautaires connaissaient déjà. Muna souligne, par exemple, que certains entrepreneurs ne connaissaient pas l’existence de programmes destinés à soutenir les communautés noires. Pour elle, ce type de constat soulève des questions qui vont au-delà de la simple promotion des programmes. Il amène aussi à réfléchir aux relations entre les institutions et les personnes qu’elles cherchent à joindre.
La recherche a également montré que les entrepreneurs trouvaient leurs propres moyens de surmonter ces lacunes.
« Même lorsqu’ils n’avaient pas nécessairement accès à toute l’information et à toutes les ressources, les entrepreneurs réussissaient à aller de l’avant et à trouver des solutions créatives pour s’orienter dans le système », explique-t-elle.
Le portrait national a permis de répondre à certaines questions, mais il en a aussi soulevé de nouvelles. Muna s’est particulièrement intéressée à ce que les moyennes générales peuvent masquer. Les entrepreneurs noirs exercent leurs activités dans des secteurs, des régions et des milieux d’affaires très différents. Les obstacles et les possibilités auxquels fait face une personne dans le secteur de la technologie peuvent être très différents de ceux que rencontre une personne dans les arts et la culture, le commerce de détail ou un autre domaine.
« Tout comme les entrepreneurs noirs forment un groupe très diversifié, leurs entreprises le sont aussi », explique-t-elle. « Elles vont donc faire face à des défis différents. »
Certains travaux actuels du CSEN visent à brosser un portrait de plus en plus détaillé de cette réalité. Dans le cadre de son initiative de normalisation des données, l’organisation cherche à accroître la cohérence dans la façon dont l’information sur l’entrepreneuriat noir est recueillie. Il sera ainsi plus facile de comparer les résultats de différentes études et de repérer les différences importantes qui pourraient autrement passer inaperçues.
Certaines des leçons les plus intéressantes tirées de la recherche ont toutefois peu à voir avec les indicateurs commerciaux. Pour Muna, l’entrepreneuriat noir permet aussi de mieux comprendre comment les entreprises et les communautés peuvent se soutenir mutuellement.
Les entrepreneurs peuvent partir d’un problème qu’ils observent autour d’eux et s’appuyer sur les connaissances, les relations et le soutien de leur communauté pour y apporter une réponse. À mesure que leur entreprise se développe, ce soutien peut commencer à circuler dans les deux sens. Les entrepreneurs créent des emplois, font circuler des possibilités au sein de leurs réseaux, répondent à des besoins qui ne le seraient peut-être pas autrement et redonnent aux communautés qui les ont aidés à démarrer.
« Ce que nous avons constaté chez les entrepreneurs noirs, c’est que ces deux dimensions étaient étroitement liées tout au long du processus de création et de croissance d’une entreprise », explique-t-elle.
Les entrepreneurs noirs ne font pas que s’appuyer sur leur communauté. Ils contribuent aussi à la bâtir.
Cette réciprocité remet également en question l’idée bien connue selon laquelle l’entrepreneuriat serait une démarche purement individuelle ou que la réussite d’une entreprise dépendrait simplement de la meilleure idée. Les compétences et la persévérance comptent, mais les entreprises se développent aussi grâce aux présentations, au mentorat, à la confiance et à l’accès aux possibilités.
« Comme vous le dira toute personne qui a réussi dans un domaine, les gens ont accès à des possibilités. Des portes s’ouvrent pour eux. Ils ont des mentors. Il existe de nombreux mécanismes et processus informels qui contribuent à la réussite de leur entreprise », affirme Muna.
Qui obtient une présentation, qui a quelqu’un à appeler pour obtenir des conseils et qui est accueilli dans les bons cercles sont des réalités difficiles à représenter dans une feuille de calcul. Pourtant, elles peuvent faire une énorme différence.
C’est notamment pour mieux comprendre ce genre de questions que le CSEN met maintenant sur pied un groupe national de recherche composé d’entrepreneurs noirs. Ce groupe vise à créer un mécanisme continu permettant aux entrepreneurs de faire entendre leurs points de vue dans les discussions nationales sur les affaires et l’économie. Il contribuera ainsi à faire en sorte que la recherche, les politiques et les programmes reflètent mieux les réalités auxquelles ils font face.
Depuis son départ du CSEN, Muna poursuit son travail de chercheuse. Lorsqu’elle repense à son passage au sein de l’organisation, ce qu’elle choisit de mettre en valeur n’est pas un rapport, un résultat ou un ensemble de données en particulier.
« Ce que je vais surtout retenir et apporter avec moi dans mes futurs travaux, ce ne sont pas tant les résultats que notre façon de travailler », explique-t-elle.
Elle parle plutôt des leaders communautaires qui ont aidé à formuler les questions, des entrepreneurs qui ont fait part de leurs expériences et des efforts déployés pour que leurs perspectives soient prises en compte dès le début d’une étude, puis tout au long de l’interprétation et de la diffusion des résultats.
Il est peut-être tout naturel qu’après avoir passé des années à aider le CSEN à mieux réfléchir aux questions à poser, Muna quitte l’équipe en rappelant à qui ces questions doivent ultimement servir.
« Nous devons continuer de faire preuve de transparence et de rendre des comptes aux communautés », affirme-t-elle. « Notre rôle est de servir de relais pour recueillir ces perspectives, constituer les données probantes et mener les recherches nécessaires pour déterminer ce qui doit changer, puis avancer main dans la main afin de faire progresser les changements que nous voulons voir. »